Dans la (très) grande majorité des cas, les chiens qui se courent après ne jouent pas, ils réalisent une course poursuite.
Le regard que nous portons sur les comportements et interactions canines est naturellement influencé par notre prisme de perception et d'interprétation humaine.
C'est le retour de notre bon vieil ami : l'anthropomorphisme. Coucou toi !
Avant de décider si une interaction est un jeu, encore faut-il savoir ce qu'est un jeu. Gordon M. Burghardt, expert du comportement animal à l'université du Tennessee, a fait émerger 5 critères indispensables pour la réalisation du jeu chez les animaux :
le comportement doit être spontané et enrichissant pour l'individu ;
le jeu doit avoir un but immédiat pour l'individu ;
le jeu doit être générateur de nouveauté ;
le jeu doit être exempt de stéréotypes, d'actions individuelles répétées ;
le comportement ne doit pas produire de maladie ou de stress.
Gardez ces cinq points en tête et repensez à la dernière course-poursuite que vous avez observée. Combien en cochait-elle ?
Ces mêmes critères s'appliquent à un tout autre grand classique : le lancer de balle, qui n'en coche pas davantage.
Quand il y a réellement jeu, celui-ci remplit trois fonctions bien identifiées.
Directement issu des interactions juvéniles : le jeune chien apprend l'inhibition de la morsure par le jeu au sein de sa fratrie. Ils y développent également la gestion du corps dans l'espace ainsi que leur communication intraspécifique.
Une rencontre canine de qualité nécessite de bonnes compétences en communication. Il n'est pas rare d'y observer ce qui est communément appelé « un appel au jeu ». Ce dernier n'est en fait qu'une dérobade de communication pour un chien qui ne sait pas quel comportement proposer face à une interaction congénère.
En règle générale, les chiens préfèrent jouer avec des individus avec lesquels ils sont intimes, voire qu'ils connaissent déjà. Les interactions sont ainsi plus tactiles, plus mesurées et bien plus calmes.
Il est important de savoir qu'un réel jeu entre deux chiens ne dure que très peu de temps : 2 à 5 minutes maximum.
Les vastes étendues de terrain et les sols meubles incitent naturellement les chiens à courir. On voit alors apparaître des courses poursuites, non sans nous rappeler nos propres jeux d'humains : « Jouer aux loups » ou l'inoubliable : « C'est toi le chat ! »
Sauf que la comparaison s'arrête là. Sans parler du refrain sur le poursuiveur qui devient poursuivi pour un jeu équilibré, la course poursuite entraîne une sur-excitation.
Outre le taux de stress qui explose, votre chien en vient à ne plus se contrôler :
Il ne réfléchit plus.
Il ne gère plus son corps.
Il ne gère plus son environnement.
Il ne perçoit plus les dangers qui l'entourent.
En bref, la course poursuite implique une forte dépense énergétique malsaine et un haut risque de blessure, avec un chien qui a tout simplement débranché son cerveau.
Deux chiens qui se courent après ne jouent pas. Ils s'excitent.Et l'excitation n'est pas un jeu.
Vous l'aurez compris, ce que les humains interprètent comme du jeu chez les chiens n'est en fait qu'une montée d'excitation s'accompagnant bien souvent d'une perte des auto-contrôles. Quatre situations reviennent.
Le chien a appris à s'exciter ; ce comportement a également pu être renforcé.
Le chien fait de la prédation sur un congénère ou un autre animal, objet, etc. C'est la même séquence que celle déclenchée par le lancer de balle, à ceci près que la cible est vivante.
Lors d'une rencontre canine, le chien ne sait pas comment interagir : il propose alors une dérobade de communication, l'excitation.
Lors d'une rencontre canine, le chien est face à un congénère qui ne sait pas communiquer, voire harcelant : il va proposer de s'exciter pour « détendre » la situation.
Comprendre que ce n'est pas un jeu ne dit pas encore quoi faire quand deux chiens démarrent sous vos yeux. Trois principes, dans cet ordre.
Plus la séquence dure, moins votre chien est en mesure de vous entendre — c'est exactement ce que décrit la section précédente. Trente secondes après le départ, un rappel fonctionne souvent. Cinq minutes après, il n'a presque aucune chance d'aboutir, et hausser le ton n'y changera rien. Le bon moment est toujours plus tôt qu'on ne le croit.
Changer de direction, rappeler avant que les chiens ne se soient repérés, choisir un horaire ou un lieu moins propice, écourter la rencontre : ces décisions vous appartiennent et sont bien plus efficaces qu'une demande adressée à un chien déjà lancé. C'est ce que nous appelons être l'architecte du contexte.
Une interruption ne suffit pas si la rencontre reprend aussitôt. Après une course-poursuite, un chien a besoin de temps pour retrouver un état où il peut à nouveau réfléchir. Reprendre trop vite, c'est relancer la séquence à un niveau d'excitation déjà élevé — et la redescente ne se décrète pas.
Si votre chien ne sait interagir qu'en courant, ou s'il se fait systématiquement embarquer par les autres, ce n'est pas une question de caractère : c'est une compétence sociale qui se construit. Des rencontres choisies et encadrées, comme nos balades collectives, y arrivent bien mieux qu'un parc à chiens où tout part vite.
Jeu, excitation, rencontres : ce qui revient le plus souvent.
Regardez trois choses : la durée, la variété et les pauses. Un vrai jeu est court, il change de forme, et il comporte des interruptions spontanées pendant lesquelles les chiens se calment d'eux-mêmes. Une course-poursuite est longue, répétitive, et ne s'arrête que lorsque quelqu'un l'arrête ou qu'un chien est épuisé.
Le risque est double. Physique d'abord : un chien en sur-excitation ne gère plus son corps ni son environnement, et les blessures musculo-squelettiques sont fréquentes. Comportemental ensuite : la poursuite peut basculer en prédation sur le congénère, surtout si le poursuivi est plus petit, plus lent ou en fuite réelle.
Oui, et le plus tôt possible. Plus la séquence dure, moins le chien est capable de vous entendre. Interrompre au bout de trente secondes est simple ; interrompre au bout de cinq minutes est souvent impossible. L'idée n'est pas d'empêcher toute interaction, mais d'éviter que l'excitation ne dépasse le point de non-retour.
Très peu de temps : deux à cinq minutes tout au plus. Au-delà, il ne s'agit généralement plus de jeu mais d'une montée d'excitation qui s'auto-entretient. La brièveté n'est pas un défaut de l'interaction — c'est l'un de ses signes de qualité.
Pas toujours. Ce que l'on appelle communément un appel au jeu est souvent une dérobade de communication : le chien ne sait pas quel comportement proposer face au congénère qu'il a en face de lui, et il propose ce qu'il sait faire. Le geste renseigne donc autant sur son embarras que sur son envie de jouer.
En travaillant d'abord sur ce qui précède la course plutôt que sur la course elle-même : la capacité à se poser, à observer un congénère sans partir, à revenir vers vous quand l'excitation monte. Les rencontres construites, avec des chiens choisis et dans un cadre encadré, sont bien plus efficaces qu'un parc à chiens où tout part vite.
Faire le point avec un pro →La même séquence de prédation, déclenchée cette fois par l'humain — et par quoi la remplacer.
Lire l'article → ArticleCe qui se passe quand la séquence s'arrête net, et pourquoi la redescente ne se décrète pas.
Lire l'article → ArticleQuand la course-poursuite est imposée à un chien qui n'avait rien demandé.
Lire l'article →Un chien qui ne sait interagir qu'en s'excitant, ou qui se fait systématiquement embarquer par les autres, n'a pas un problème de caractère. C'est une compétence sociale qui se construit — et ça commence par observer ce qui se passe vraiment dans ses rencontres.